Entretien avec le professeur Joaquín Farinós Dasí

JOQUÍN-FARINOS_minGéographe, professeur de géographie régionale à l’université de Valence (UVEG) et responsable du pôle Développement territorial, Gouvernance et Environnement à l’Institut pour le Développement Locale en Espagne, engagé dans plusieurs projets de coopérations européennes, le professeur Joaquín Farinós Dasí a accepté de répondre à nos questions en français !

Qui êtes-vous Joaquín? Spécialiste d’aménagement du territoire ? Analyste en géographie régionale ? Spécialiste de la politique de cohésion ou de l’Amérique du Sud ?

Je suis géographe, docteur en géographie de l’Université de Valence. Je me suis spécialisé dans la géographie régionale et les processus de régionalisation des phénomènes territoriaux. C’est ce qui m’a amené à m’intéresser aux grands ensembles régionaux comme l’Amérique latine et l’Union européenne. Mes centres d’intérêts sont la gouvernance, l’aménagement du territoire, les politiques publiques, la géographie régionale.

Alors justement, comment définissez-vous la géographie régionale ?

Actuellement, il s’agit d’une mise à jour de la géographie régionale classique qui incorpore les considérations postmodernistes de l’école de Los Angeles. Son questionnement central est : comment, grâce à des politiques publiques intelligentes, peut-on envisager les défis du développement territorial et répondre aux enjeux de la cohésion territoriale ?

Le concept de « cohésion territoriale » est un concept polysémique et discuté en Europe ? Qu’est-ce qu’il veut dire pour vous ?

Oui, c’est un concept complexe, difficile à saisir puisque polysémique. En plus d’être un cadre politique, c’est aussi un qualificatif et un but à atteindre. Lorsqu’un concept peut être défini à partir de divers points de vue, c’est généralement le reflet de sa complexité…

C’est l’Union européenne qui inscrit ce concept au rang de priorité politique dans l’agenda des politiques publiques européennes, mais aussi à l’agenda de la communauté scientifique…

Pour le définir, il faut avoir quelques éléments de contexte en tête. Tout d’abord, le concept est largement influencé par la vision française de l’aménagement du territoire, actualisée et enrichie par les visions anglaise, allemande et néerlandaise.

De plus, le concept de cohésion territoriale est à considérer en relation avec les concepts de cohésion politique, sociale et économique. La cohésion territoriale n’est ainsi pas seulement une question de justice spatiale, c’est aussi une question d’accessibilité, de services d’intérêt généraux, et renvoie à la prise en compte des potentiels propres à un territoire ; c’est là le glissement vers la vision allemande. Ainsi, la cohésion territoriale conjugue l’idée de justice spatiale avec des questions plus pragmatiques de services d’intérêts généraux, de partenariats européens, de bassins de vie…

La cohésion territoriale peut être aussi approchée par les potentiels endogènes d’un territoire, c’est à dire son attractivité. C’est là une vision dite fédéraliste, de l’Europe du nord, qui s’intéresse aux enjeux locaux. Pour les champions de cette approche, l’objectif de justice spatiale doit être complété par des considérations sur les potentiels endogènes d’un territoire. Cette vision ajoute des dimensions supplémentaires à la cohésion territoriale. En effet, pour comprendre le concept de cohésion territoriale, il faut aussi avoir en tête les questions de gouvernance et le rapport de force entre politiques publiques et entre les différents niveaux administratifs.

L’évolution conceptuelle se cristallise dans le Schéma de Développement de l’Espace Communautaire (SDEC) qui met le concept de cohésion territoriale au centre du projet européen. La cohésion territoriale devient ainsi un concept permettant l’articulation du projet européen, donnant un sens spatial aux différentes politiques sectorielles.

Par ailleurs, aujourd’hui, pour sortir de la crise, l’Union européenne a besoin de mettre en place une stratégie intelligente de développement territorial, fondée non seulement sur des considérations économiques, mais aussi sur une stratégie pour la coopération territoriale. Nous avons besoin d’une nouvelle régionalisation économique pour mettre l’Union européenne et l’Europe sur les rails d’un avenir commun et pérenniser ainsi cette construction. La cohésion territoriale peut être le moteur qui peut transformer cette construction économique en un projet de vie. Ce constat fonctionne à différentes échelles : mondiale, européenne, régionale, infrarégionale ; et la cohésion territoriale doit être le principe de base, la solution intelligente pour coordonner les régions européennes et inventée de nouvelles coopérations transfrontalières, inter-municipales, etc.

Le concept de cohésion territoriale s’impose aussi comme un modèle de déconstruction des échelles et de recentrement territorial, pour mettre en place des nouvelles stratégies de coopération territoriale, adaptées aux régions d’Europe.

C’est seulement lorsqu’on aura pensé l’Europe et les politiques sectorielles de l’Union européenne comme un tout en relation avec des territoires, qu’on pourra enfin parler de cohésion territoriale et d’aménagement du territoire européen.

Parle nous de ton expérience dans ESPON.

Ma première expérience ESPON remonte à 2004 pour le projet consacré à la gouvernance des politiques territoriales et urbaine de l’Union européenne au niveau local. C’était donc le premier programme ESPON et j’étais l’un des tous premiers espagnols à participer. C’était une expérience très enrichissante. Depuis, j’ai participé à d’autres projets ESPON, dont le projet ESPON ESaTDOR qui se concentre sur les enjeux des océans et des mers pour l’Europe. Je suis aussi membre de comité de réflexion du projet ESPON TERCO (Sounding Board).

ESPON est une très bonne opportunité pour les chercheurs car il nous permet de rencontrer des personnes intéressées par nos centres d’intérêts. Le dialogue est riche et à plusieurs niveaux : les points de contacts nationaux, les membres de l’unité de coordination, d’autres chercheurs et aussi beaucoup de praticiens. C’est cette pluralité des acteurs au sein du programme qui le rend si intéressant.

Justement, comment vois-tu la place du chercheur dans un programme européen de recherche appliquée et son rôle par rapport aux décideurs?

On a souvent discuté de l’avenir d’ESPON et du choix entre l’orientation vers un organe purement scientifique ou vers un think-tank. Il faut se souvenir que ESPON est né d’une volonté de rapprocher la décision politique de la recherche scientifique. L’idée est de nourrir la décision politique par des connaissances scientifiques.

ESPON est une entreprise très importante, un espace unique pour les territorial dreamers, avec une approche plus thématique que sectorielle, plus proche de la géographie. C’est un forum, une arène adaptée, un lieu pour innover en dehors des structures traditionnelles.

Mais est-ce que ESPON est encore le repaire de ces territorial dreamers ?

Aujourd’hui, ESPON se rapproche plus des méthodes de stratégie de marketing politique que de recherche. D’où, je pense, la désertion de quelques universitaires. On assiste à un changement des temporalités, des questionnements, des méthodes qui peuvent parfois apparaître superficielle d’un point de vue scientifique. Mais ce conflit est naturel. Il faut seulement trouver un espace commun pour réunir et faire travailler ensemble chercheurs et politiques. L’idée d’un séminaire tous les six mois est d’ailleurs très intéressante car elle permet de se faire une idée des préoccupations des décideurs politiques.

Je remarque enfin que, aujourd’hui dans ESPON, il y a une forte prédominance de la géographie économique. La prédominance des discours sur la crise et la sortie de crise l’éloignent du but initial du projet. Il faut remettre au centre la réflexion le projet européen en relation avec son territoire.

Comment alors rectifier ce tournant économiciste ? Quel avenir pour ESPON ?

Il faut à mon avis introduire la dimension territoriale dans les instruments politiques traditionnels. Il faut imprégner d’une dimension territoriale toutes les politiques sectorielles et programmes européens. Il faut, par exemple, penser un moyen d’intégrer les indicateurs élaborer par ESPON dans le cadre d’EUROSTAT.

De plus, en se cantonnant à un discours de sortie de crise, on met de côté la volonté et l’ambition de construire une Europe entière et intégrée. Les ambitions économiques doivent laisser place aux ambitions politiques et territoriales.

ESPON doit redevenir pluridisciplinaire, le lieu où se mêle les cultures universitaires et administratives de toute l’Europe.

Donc, l’avenir d’ESPON est profondément lié au monde politique ?

Je le redis ESPON doit apporter des idées à la réflexion sur le projet européen. C’est pour ça que je trouve l’initiative d’un GECT intéressante car, celui-ci, je l’espère, pourra se poser en interface directe entre le monde scientifique et politique. Il est nécessaire de consolider le lien entre les mondes politiques et scientifiques ; de mettre en avant la réflexion sur les territoires tant du coté des chercheurs que des politiques. Il faut essayer d’apporter une dimension territoriale à l’action politique, aux politiques communautaires. En outre, il faut que les résultats des recherches soient connus des politiques et des praticiens. Sinon, toute l’activité des chercheurs est inutile, si elle ne reste pas connectée à des préoccupations politiques.

ESPON produit beaucoup de conceptualisation, d’analyses sociales, de diagnostics, de scénarios, une riche cartographie. Mais si cette production ne s’accroche pas la légitimité de l’action politique, si elle ne s’approche pas des différentes échelles administratives, c’est un échec. Aussi, un important travail de « politisation » et d’accès aux résultats a été mené : définitions des problèmes territoriaux ; diagnostics ; scénarios ; mise en relation de la recherche et du politique à travers les projets dits de « Priorité 2 ». Maintenant, ESPON et ses chercheurs doivent faire l’effort de rendre leurs recherches plus accessibles.

Quels enjeux territoriaux pour l’Espagne et l’espace méditerranéen pour ces prochaines années ?

Il faut d’abord sortir de la crise. Arrêter avec le discours fataliste sur le futur. On a besoin d’une nouvelle vision pour le développement territorial et des régions. Il faut renouveler les stratégies pour la coopération territoriale dans cette région.

La politique de l’Union européenne de ces quinze dernières années s’est laissée influencer par une approche « anglo-saxonne ». On a oublié que nous avons un espace unique, que notre modèle social est fragile et qu’il faut le défendre. De même pour ESPON, il faut revenir à une vision territoriale intelligente, s’ouvrir au partenariat avec les pays du voisinage. Il faut retrouver nos valeurs sociales et stopper cette volonté d’imposer un modèle fondé sur la simple compétitivité. L’Europe c’est plus que cela : c’est la capacité d’interpréter et combiner les idéaux sociaux, écologiques et de cohésion. Il faut inscrire ces valeurs dans la gouvernance et à toutes les échelles de décision.

Quant à l’Espagne, les enjeux sont très différents que ceux par exemple concernant la Bulgarie ou la Mer Noire. L’Afrique du Nord ne sera jamais dans l’Europe. Cela pose la question de la gouvernance multilatérale.

Et pour la France, quels enjeux territoriaux ?

La France, c’est complexe… Quand on est étranger on a toujours dans la tête de grandes théories : d’abord Braudel qui établit un lien entre le territoire et la civilisation. Puis, il y a aussi l’idée ‘de Paris et le désert français’, la ‘banane bleue’… et pour comprendre les dynamiques territoriales en France, il faut d’abord avoir toute cette littérature en arrière plan.

De plus, il faut voir que le Nord de la France est beaucoup plus intégré à l’Europe que le Sud. Ici, comme ailleurs, on a donc besoin de trouver une gouvernance qui garantisse le gouvernement de l’État ; une gouvernance honnête et morale, intégrant toute les régions.

L’échelle régionale est primordiale. Il faut aussi travailler au niveau régional et imaginer un espace géostratégique regroupant les régions méditerranéennes françaises, espagnoles, italiennes, l’Afrique du Nord… pour réfléchir ensemble aux grandes questions territoriales comme la cohésion, l’appauvrissement, les aires métropolitaines…

En effet, la France a une vision jacobine de son territoire mais il faut développer pour cette région du Sud, moins intégrée, une vision stratégique d’intégration au sein d’un ensemble méditerranéen. Si on dynamise cette région, on peut déplacer le centre stratégique de l’Union européenne vers le sud. C’est peut être l’exemple d’une stratégie territoriale intelligente.

Qu’est-ce qu’une stratégie territoriale intelligente ?

En réalité, c’est un système complexe dans lequel les parties sont solidaires. Si une région tombe l’autre la rattrape. C’est le grand défi de l’Union européenne et un chemin pour y arriver serait d’en finir avec la perspective traditionnelle économiciste. Il faut affronter le futur en gardant comme fil conducteur une approche philosophique de l’action politique et des politiques publiques : en somme, introduire la morale dans l’économie.

Le professeur Joaquín Farinós Dasí était invité à Paris Diderot par le Labex Dynamite dans Groupe de travail « intégration régionale ».

CV et bibliographie du professeur Joaquín Farinós Dasí